Festival(s) d’Avignon 2018

OFF/LE VERBE FOU : « LA GRANDE VEUVE, ALMA MALHER »
Faut-il être culotté, tout de même, à l’heure où le théâtre épouse toutes les grandes causes –sociales, politiques, humanitaires– au point d’ailleurs qu’on finit par se demander s’il ne s’agit pas de pensée unique, de bien-pensance ?– faut-il être, disais-je, sacrément culotté pour investir son énergie à croquer le portrait insolent, égocentrique et flamboyant d’Alma Malher (1879-1964) !
« La Grande Veuve » comme l’appelait Thomas Mann est à la fin de sa longue vie et assume crânement sa décrépitude. Est-ce l’alcool qui imbibe ses propos, ou une folie galopante qui la pousse à se raconter avant de tirer sa révérence ? Aucun tabou, on sent même que c’est un pur bonheur de livrer au public, qu’elle met dans sa poche avec force œillades éloquentes et complices, les détails de sa vie « scandaleuse ». Cette musicienne qui fut belle, cultivée, talentueuse, en a fait tourner des têtes ! Et pas n’importe lesquelles : elle épouse d’abord Gustav Malher de presque 20 ans son aîné, puis Walter Gropius l’architecte du Bauhaus, et enfin l’écrivain Franz Werfel (on l’accuse d’antisémitisme et pourtant deux sur trois sont juifs !). Sans compter les liaisons, avec les peintres Klimt (un de ses tableaux occupe le centre du petit appartement new-yorkais où elle nous accueille) ou Kokoshka…
On notera pourtant au passage qu’elle a perdu trois enfants sur quatre, qu’elle a dû renoncer à la composition pour les beaux yeux de Gustav Malher, lui-même ayant dû se convertir au catholicisme pour diriger l’Opéra de Vienne. « Tu n’as désormais qu’une seule profession – me rendre heureux ! » ou encore : « Tu dois te donner à moi sans conditions, tu dois soumettre ta vie future, dans tous ses détails, à mes besoins et ne rien désirer que mon amour ! » lui écrivait-il. Autre époque… Qui sait si ce renoncement ne l’a pas, précisément, rendue si particulière, pour ne pas dire insupportable ? Toujours droite, jamais victime !
Je garde le meilleur pour la fin : l’interprétation, tout à fait surprenante. Ah, quel bonheur ! Que ce soit la joueuse, spirituelle, cynique, impertinente Alma ou la douce Sophie de Tillesse, délicieuse mezzo-soprano qui chante quelques-uns des lieder de la compositrice, c’est un pur régal. Mais j’en ai déjà trop dit. Entrez donc, et laissez-vous charmer…
Une belle réussite de la compagnie genevoise Théâtre-Hall, d’après le texte de Jean-Claude Humbert (éd. Keimena) dans une mise en scène de Daniela de Hoz.
À 19 h 30 (durée 1 h 10) jusqu’au 29 juillet (relâche le 25). Réservation 04 90 85 29 90


OFF/PRÉSENCE PASTEUR : « PRÉSENCES PURES »
Sujet grave et pièce pourtant légère. Dominique Lurcel en metteur en scène délicat a obtenu un bel équilibre en conjuguant la parole profonde, humaine, poétique de Christian Bobin –c’est Laurent Poncelet qui la porte avec sensibilité–, les belles voix d’Elise Moussion (qui chante et raconte) et d’Emmanuelle Thil, laquelle joue aussi de plusieurs instruments (piano, guitare, ukulélé, carillon, componium…) Ce beau montage sobre et raffiné permet d’aborder en douceur la terrible maladie d’Alzheimer, qui efface tous les repères.
Christian Bobin relate les visites à son père désormais en « maison de cure ». Beau parallèle entre ce vieil homme et un arbre, livre ouvert à feuilleter avec un regard neuf. Inlassablement, il compte les boutons de son gilet, éprouve leur épaisseur. Ses gestes répétitifs deviennent poésie parce que c’est l’amour qui le guide, ce fils qu’on devine pourtant affecté… « Impossible de protéger du malheur ceux qu’on aime », certes. Mais quelle tendresse, quelle humanité dans son regard. De quoi réconforter, encourager tous ceux qui côtoient ces personnes chères qui les ont oubliés, dont la présence forte, pourtant, peut être si bouleversante…
À 13 h 55 (durée 50 mn) jusqu’au 29 juillet. Réservation 04 32 74 18 54 ou 09 66 97 18 54


 OFF/ARTEPHILE : « LA MÉNINGITE DES POIREAUX »
Ce drôle de titre, c’est une patiente de l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban sur Limagnole qui l’a inspiré. Elle écrivait dans le journal interne de l’hôpital, Trait d’union, édité de 1950 à 1982. Voilà un spectacle plein de fantaisie qui permet de (re) découvrir le trop peu connu psychiatre catalan, « déconniatre » comme il se qualifiait lui-même, Francesco/François Tosquelles (1912-1994). Après avoir fui l’Espagne franquiste il avait été engagé dans cet hôpital comme infirmier car on n’a pas immédiatement reconnu en France ses diplômes.
Un spectacle touchant, émouvant, par son sujet. Souriant par la forme adoptée pour raconter l’histoire de la psychothérapie institutionnelle et se pencher sur les pratiques contemporaines. S’intéresser à la richesse de l’humain, ou se contenter de faire avaler des médicaments, telle une camisole chimique ?
Frédéric Naud (texte, jeu, mise en scène) et Jeanne Videau (jeu, chant, accordéon) tous les deux excellents, avec en guise de décor un modeste mobilier en bois, jouent la carte de l’imagination. Ils vous apprendront même à fabriquer des confettis ou des guirlandes. Mais surtout à prendre conscience que la tendresse et l’indulgence, font plus que l’ignorance et le mépris. « Sans la reconnaissance humaine de la folie, c’est l’homme même qui disparaît » disait Tosquelles.
À 14 h 30 (durée 1 h 20) jusqu’au 27 juillet. Réservation 04 90 03 01 90


OFF/AL ANDALUS : « Les Méfaits du tabac » de Tchekov
Instant délicieux dans un théâtre minuscule, avec cette petite forme franco-russe. Accueillant ses hôtes-spectateurs par une tasse de thé, la désopilante Mme Nioukine (Elena Shkupelo) –jolie robe et improbables chaussures vernies très très pointues– tente de les entraîner à la conférence de son homme-orchestre de mari (Cyril Griot, belle crinière blanche et bouclée, nœud pap et queue-de-pie). Le texte de Tchekov est un monologue, mais la metteuse en scène, Nika Kosenkova a eu l’idée malicieuse de faire intervenir ce personnage féminin et haut en couleurs. Avec peu de moyens mais beaucoup d’idées (intervention musicale entre autres, du comédien jouant le petit air de Pierre et le loup) et le talent des acteurs, le texte prend un relief inattendu. Bien sûr, vous ne saurez rien des méfaits du tabac, car Nioukine dévie sans cesse et sa conférence est en fait une occasion d’évoquer mille et un autres sujets. Et quand, profitant de l’absence momentanée de sa femme il s’empare d’une bouteille de vodka, le monsieur se lâche carrément et on en apprend de belles. Spectacle en français et en russe, co-produit par Le bateau de papier (Isère) et le théâtre Nikindom (Moscou).
À 18 h 15 (durée 50 mn) jusqu’au 29 juillet. Réservation 06 69 72 00 55 ou 06 44 16 88 72

 

 

 

 

 

 

 

 


OFF/THÉÂTRE DU CHIEN QUI FUME
« LES PETITS ADIEUX »

Maurice (Kristof Lorion) et Teddy (Nicolas Geny) se retrouvent, sous l’oeil malicieux d’un maître d’hôtel (Stéphanie Lanier) qui semble tirer les ficelles… Un Gérard Vantaggioli du meilleur cru !
Photo Philippe Hanula

Merci Gérard Vantaggioli et toute la belle équipe de ses acteurs ! Pour ce voyage dans l’imaginaire, dans le rêve –voire le cauchemar mais qu’importe ! Quitter la réalité quotidienne, oublier un moment l’actualité dramatique, la situation économique, les exactions en tous genres. Suivre le balancement d’une lampe-tempête, ne pas chercher à comprendre, abandonner ses repères. Entrer, ouvert et léger, dans un univers onirique, assister à un étrange dîner de gala orchestré par  un maître d’hôtel au genre indifférencié (qui a les beaux traits de Stéphanie Lanier), redevenir des gamins (les héros sont des acteurs, c’est pareil !), entrer dans le ventre de la baleine, monter sur un galion, partir sur son  île au trésor. Ah la belle scène où toutes voiles dehors, les protagonistes (excellents Nicolas Geny et Kristof Lorion) abordent en seigneurs sur leur île ! Affronter un orage, choisir des armes à feu pour un duel, jouer à des cartes bizarres, philosopher sur le temps qui apporte et qui emporte, s’extasier sur de fabuleux ivrognes … Oui, se laisser embarquer pour ce pays où l’imagination devrait toujours être reine : le théâtre !
À 17 h 30 jusqu’au 29 juillet. Réservations 04 84 51 07 48 www.chienquifume.co


OFF/THÉÂTRE DU BALCON
« J’ENTRERAI DANS TON SILENCE »
La création maison. Quel témoignage fort, dense, poignant sur l’autisme Asperger vécu de l’intérieur à différentes périodes de l’enfance, mis en scène de manière habile et créative par Serge Barbuscia (il joue lui-même un rôle précieux pour la compréhension). Les acteurs –Camille Carraz la mère, Fabrice Lebert le fils qui vit dans sa bulle, refusant tout contact, regardant le monde d’un œil implacable et de son intelligence supérieure– resplendissent de sobriété même dans les scènes les plus éprouvantes. Deux d’entre elles prennent vraiment aux tripes, somptueuses et galvanisantes. Sans rien vous en révéler pour préserver votre surprise de spectateurs, je dirai juste « manège » et… « Blanche-Neige ».

Il s’agit d’une histoire vraie. Les protagonistes, tous deux écrivains, l’ont racontée chacun à sa façon. Vous pouvez  donc retrouver aussi en livres cet univers de silence, de colère, de larmes, d’amour fou, de volonté farouche, de terreur, de cruauté, de foi inébranlable en la vie pourtant. Sous la plume de  Françoise Lefèvre, la mère : « Le petit Prince cannibale » (Actes Sud 1990,

Camille Carraz, Fabrice Lebert, Serge Barbuscia : un trio dense, vibrant. Photo Céline Zug

Goncourt des lycéens). Et plus récemment celle de son fils Hugo Horiot : « L’empereur c’est moi » (L’Iconoclaste 2013), autobiographie dont est tirée la pièce émouvante, éclairante et militante de Barbuscia.
À 17 h 20 (durée 1 h 10) jusqu’au 28 juillet. Réservations : 04 90 85 00 80 www.theatredubalcon.org


OFF/THÉÂTRE DES CARMES ANDRÉ BENEDETTO
« L’AUTEUR AVEC UN ACTEUR DANS LE CORPS »
Quelle bonne idée de programmer à cette heure encore fraîche ce spectacle à inscrire d’ores et déjà dans les incontournables de ce cru 2018. La langue riche, savoureuse, profonde et drôle (« Le camping c’est Trigano, le théâtre c’est Benedetto ! », « essayer d’être aussi beau qu’un vache dans un pré »…) de l’auteur, poète, acteur et dramaturge est magnifiée par ce jeune et beau rappeur qui a le rythme dans la peau. Pieds nus, il arpente la scène en prenant des notes, « j’essaie de devenir qui je suis ». Dans une sorte de prologue au texte de Benedetto, il précise qu’il aimerait obtenir des vues sur You tube… Mis en scène par Roland Timsit (extraordinaire maîtrise de l’espace) et tout en respectant le texte, Mathias Timsit se l’approprie de façon magistrale et nous le donne non seulement à entendre mais à voir, à sentir, à bondir ! Tous les acteurs devraient s’y précipiter, mais pas seulement eux. Car ce conflit, cette confrontation intime et personnelle entre le soi qui désire plaire et briller et celui exigeant qui, vivant à l’intérieur, veut vivre et s’exprimer avec dignité, nous concerne tous !
À 10  h (durée 55 mn) jusqu’au 25 juillet. Réservations 04 90 82 20 47 www.theatredescarmes.com

Mathias Timsit met en mouvement la parole de Benedetto.

 

Lors de la conférence de presse, Roland Timsit (à droite) avec le jeune rappeur.